Le recours à l'aide psychologique fait école chez les policiers
LE MONDE | 09.05.06 | 15h32 • Mis à jour le 09.05.06 | 15h32
Pour conquérir un auditoire, rien ne vaut l'empathie. "Je sais que vous êtes parfois de super coeurs d'artichaut..." Eliane Theillaumas déroule un discours rodé face à 69 gardiens de la paix sortant d'école et sur le point de découvrir les cités des Hauts-de-Seine. En ce vendredi 5 mai, la chef du réseau d'aide psychologique, mis en place en 1997 par la direction de l'administration de la police nationale (DAPN), mesure à voix haute le chemin parcouru. Les "coeurs d'artichaut" ont fendu l'armure : le recours à l'aide psychologique au sein de la police s'est banalisé.
L'année 2005 a été marquée par une augmentation de 45,8 % des interventions post-traumatiques, individuelles et collectives, dont 167 % lors du dernier trimestre. Les violences urbaines de novembre ont poussé certains commissariats à solliciter une aide extérieure. "Les fonctionnaires avaient parfois le sentiment d'être dépassés, notamment ceux de la sécurité publique impliqués dans le maintien de l'ordre, souligne Mme Theillaumas. On a souvent constaté un manque de sommeil prolongé, un phénomène d'usure et l'apparition de peurs." Les appels sur la ligne téléphonique ouverte 24 heures sur 24 ont augmenté de plus de 16 % en 2005, soit plus de 23 000 demandes.
Ces dernières années, un travail d'information a été entrepris au sein de la police, afin de dédramatiser le recours aux psychologues et donner des gages de confidentialité. Reconnaître une faiblesse et une pulsion est assez pénible en soi, surtout lorsqu'on porte un uniforme symbolisant l'autorité ; personne ne souhaite que l'entourage professionnel soit au courant. "Nous n'avons rien à voir avec la médecine de contrôle qui peut établir un rapport à destination de la hiérarchie, plaide Mme Theillaumas. Livrer des informations vous concernant relèverait de la faute professionnelle."
Pratiquant la pédagogie par l'exemple, Eliane Theillaumas raconte l'histoire de trois policiers de la brigade anticriminalité (BAC) de Levallois-Perret tués en mars 2003 dans un accident de voiture à l'issue d'une course-poursuite. Seul un membre de l'équipage a survécu, au prix de séquelles physiques importantes ; trois ans après, il continue de voir régulièrement un psychologue de la DAPN.
A l'époque, elle dirigea aussi des séances collectives au sein du commissariat. Un jour, un policier sortit une feuille de papier et la soumit à la flamme de son briquet. "Voilà ce que ça fait, Madame, de voir flamber un corps humain."
Parmi les 69 gardiens de la paix qui composent ce matin-là l'auditoire de Mme Theillaumas, 58 sont originaires de province. Cette statistique est représentative de la réalité des commissariats en Ile-de-France. Elle signifie que les jeunes policiers mutés dans les quartiers sensibles, souvent mal encadrés, se retrouvent dans des zones urbaines dont ils ne maîtrisent pas les codes, les habitudes, les rapports de force. D'autant plus que la hausse des violences contre les personnes depuis dix ans touche aussi les policiers. "Votre travail vous suit jusqu'à votre sommeil et vous empêche parfois de dormir, avertit Mme Theillaumas. Il peut provoquer des troubles psychosomatiques. Certains ont de l'eczéma, d'autres sont poursuivis par les odeurs."
La crainte de représailles contre sa famille, le sort tragique d'un collègue ou le souvenir d'une scène de violence constituent des motivations récurrentes dans les appels au réseau d'aide. L'efficacité de cette action préventive se mesure notamment à la légère baisse (- 0,8 %), en 2005, des congés de longue maladie (qui peuvent durer trois ans) et de longue durée (jusqu'à cinq ans). "On voit moins de pathologies liées au vieillissement, notamment à des conduites alimentaires dangereuses, souligne le docteur Philippe Cappart, chef du service médical de la DAPN. L'alcoolisme chronique et le tabac sont passés de mode."
Piotr Smolar
Article paru dans l'édition du 10.05.06
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